jeudi 11 décembre 2014

Lu Pour Vous. Afrique Sciences & Santé : La pandémie d'Ebola, crise et historicité

Alors qu'un premier cas vient d'être découvert aux Etats-Unis, Peter Piot, codécouvreur du virus Ebola en 1976, revient dans le New Scientist sur les prémices des flambées épidéiques.

Vous avez découvert le virus Ebola en 1976. Dans quelles circonstances ?
Mon laboratoire a reçu un échantillon de sang d'une religieuse qui était morte au Zaïre (l'actuelle République démocratique du Congo). On lui avait diagnostiqué une fièvre jaune, mais, quand nous avons isolé le virus, il s'est avéré qu'il ne ressemblait à rien de ce que nous connaissions. Sous le microscope électronique, il ressemblait à un ver.
Puis nous avons été informés par l'Organisation mondiale de la santé de l'apparition au Zaïre d'une épidémie majeure présentant un taux de mortalité élevé. Elle nous a demandé d'arrêter nos recherches car notre laboratoire n'était pas équipé pour les virus dangereux. Nous avons donc envoyé le virus aux Centres de contrôle et de prévention des maladies, à Atlanta, et ils nous ont confirmé qu'il s'agissait d'un nouveau virus.
Que s'est-il passé ensuite ?
L'étape suivante consistait à essayer de découvrir comment le virus se transmettait et à tenter d'enrayer l'épidémie. Avec une équipe, je me suis donc rendu dans la zone épidémique, située dans le nord du Zaïre, au cœur de la forêt équatoriale. C'était mon premier séjour en Afrique, j'avais 27 ans et aucune expérience. Mais nous avons fait notre travail de détectives et élucidé le mode de propagation du virus.
Etes-vous surpris par la gravité actuelle de la situation, près de quarante ans après la découverte du virus ?
Oui. L'épidémie d'Ebola a fait davantage de morts que toutes les flambées précédentes réunies. C'est le résultat d'un malheureux concours de circonstances : un virus tapi dans la forêt, vraisemblablement transmis par des chauves-souris ; des habitants plus exposés en raison de la déforestation et d'autres facteurs ; une perte de confiance dans les autorités après des décennies de guerre civile et de corruption du régime ; enfin un système de santé affecté de dysfonctionnements. Il y a aussi les croyances bien ancrées sur les causes des maladies, les rites funéraires traditionnels qui obligent la famille à toucher le corps et la méfiance à l'égard de la médecine occidentale. Autant de facteurs qui expliquent la réaction très lente à l'épidémie d'Ebola, tant sur le plan national que sur le plan international.
En quoi la réaction internationale a-t-elle été insuffisante ?
Nous avons trop tardé. Même à présent que nous avons renforcé notre soutien, nous sommes toujours à la traîne du virus. L'épidémie se propage. Le nombre de morts augmente de semaine en semaine.
Des traitements expérimentaux sont à l'essai. Pourquoi ne s'y est-on pas attelé plus tôt ?
Après la frayeur engendrée en 2001 par les attentats à l'anthrax, le programme de lutte contre le bioterrorisme financé par le ministère de la Défense américain a permis de mettre au point un certain nombre de vaccins et de traitements expérimentaux contre Ebola. Mais, depuis, ces financements se sont taris. Jusqu'ici, Ebola ne représentait pas un problème de santé publique comparable au sida, au paludisme ou à la mortalité infantile. Désormais, il faut accélérer la validation des vaccins expérimentaux et fournir des soins palliatifs.
Quels sont les traitements les plus prometteurs ?
Pour le vaccin, nous devons encore effectuer les essais humains. La procédure prendra des mois, et il se pourrait que ce soit trop tard pour l'épidémie en cours. Pour un traitement, on peut utiliser du plasma ou du sérum sanguin de malades guéris : après une maladie infectieuse, on a un taux très élevé d'anticorps dans le sang. Mais il faut être sûr que les traitements sont bien validés. Pour la prochaine épidémie, nous devrons disposer de stocks de vaccins et de traitements qui puissent être distribués immédiatement.
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Peter Piot
Après avoir été directeur exécutif de l'Onusida jusqu'en 2008, le médecin belge Peter Piot est aujourd'hui professeur à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. A l'époque où il a découvert le virus Ebola, en 1976, il travaillait à l'Institut de médecine tropicale d'Anvers, en Belgique.

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